Interview de Steve Hogarth >>> le 26 février 2007

par Bertrand Pourcheron

[Interview également publiée dans le n° 65 d'avril 2007 de Rock Hard]

UN NOUVEAU DEPART

Depuis la sortie de Marbles en avril 2004, on ne peut pas dire que Marillion soit resté les deux pieds dans le même sabot. En effet, le combo s’est produit aux quatre coins de l’Europe (43 dates du 30 avril au 11 juillet 2004) et du continent américain (22 concerts, de Mexico le 24 septembre jusqu’à Québec le 13 octobre).

2005 n’a pas été plus calme : troisième convention internationale en mars, parution de l’album éponyme de Kino (un des multiples side projects de Pete Trewavas) et nombreux sets acoustiques donnés par le trio Steve Rothery/Steve Hogarth/Pete Trewavas sous l’appellation amusante de Los Trios Marillos. Sans oublier la mise en boîte en novembre d’un EP cinq titres, qui n’a finalement jamais vu le jour, et le « Not Quite Xmas Tour » et sa quinzaine de gigs entre le 15 novembre et le 5 décembre.
Bien que déclarée « année sans tournée », 2006 a vu Steve Hogarth prendre la route avec un projet solo qui lui tenait à
cœur depuis longtemps. Le « H Natural Tour » a commencé à Paris le 24 février et s’est achevé le 9 septembre à Gibraltar. Une expérience inoubliable pour l’artiste et pour les fans ayant eu la chance d’y assister.
Et le nouveau CD du quintette au milieu de cette effervescence ? Le gang d’Aylesbury s’y est attelé à partir de janvier 2006 avec, histoire de ‘changer d’air’, la nomination du talentueux Mike Hunter comme producteur en chef.


En marge de cette actualité musicale fort chargée, Steve Hogarth a vu son mariage voler en éclats fin 2005. Il s’est donc trouvé dans un état d’esprit très particulier au moment d’entrer en studio pour y composer le quatorzième opus du groupe.
Pour l’ensemble de ces raisons, Somewhere Else est indiscutablement un album à part dans l’abondante discographie de la formation britannique. S’il possède, ici et là, le sens expérimental de Radiation et la mélancolie d’Afraid Of Sunlight, ce millésime 2007 se distingue de tous ses devanciers et marque un nouveau départ pour Marillion.
Confortablement installé dans son home sweet home près d’Oxford, l’ami Hogarth nous a livré, par téléphone, les secrets de fabrication de cette œuvre moderne et audacieuse, qui ne pouvait rêver meilleur titre.
So let’s go to Somewhere Else. 

Votre nouveau disque contient quelques-unes de tes paroles les plus poignantes. Les as tu rédigées dans la foulée de ton divorce ?

Bien entendu. Quels que puissent être tes ressentiments, tu ne quittes pas sans une énorme blessure la femme avec laquelle tu as partagé trente ans de ta vie. Et c’est une immense déchirure d’être soudain séparé de tes gamins. En même temps, ce split est un soulagement car cela faisait des années que mon couple battait de l’aile. Sue et moi avons continué à vivre ensemble presque uniquement pour les enfants. Bref, dans la foulée de notre séparation en décembre 2005, j’ai traversé une période complètement chaotique, entre souffrance et espoir. J’ai vécu à droite et à gauche, chez différents potes. Pour les fêtes de fin d’année, Mark Kelly et sa femme m’ont prêté leur maison en me disant de m’y installer comme chez moi. Ils ne pouvaient m’offrir un meilleur témoignage de leur amitié. J’ai amené mon piano, posé un minuscule sapin artificiel dessus et, le soir du 24 décembre, c’est submergé par la tristesse que j’ai écrit d’un seul trait les textes et une partie de la mélodie du morceau « Somewhere Else ». La mélancolie des lyrics de « The Wound » traduit aussi mon chagrin du moment. Maintenant, il y a, à côté de cela, des paroles extrêmement sombres qui m’ont été inspirées par la folie du monde qui nous entoure. Cela fait deux ans que je travaille avec l’association caritative « Make Poverty History » et je voulais sensibiliser les fans de Marillion aux injustices, aux inégalités et aux malheurs qui détruisent notre planète à petit feu. Tu retrouves ces soucis existentiels sur « A Voice From The Past ».

Et également sur « The Last Century For Man », je présume.

Cette chanson stigmatise effectivement notre indifférence coupable face aux périls qui nous menacent à court terme. Les guerres et la pollution sont en train de détruire une terre à bout de souffle mais la plupart des gens s’en foutent royalement. Ils se complaisent dans une attitude hédoniste et se focalisent sur leurs misérables plaisirs personnels alors qu’on court à la catastrophe : on rase des milliers d’hectares de forêts, les calottes glaciaires fondent à une telle allure que les ours polaires se noient, les conflits religieux et le virus du sida font des ravages. Sacré bon Dieu, qu’attendons-nous pour réagir ? L’apocalypse ? Je n’ose pas imaginer à quoi ressemblera notre monde dans une centaine d’années, si tant est qu’il existe toujours.

A côté de cet aspect dépressif, on trouve sur cet album des textes très optimistes. Je songe notamment à « The Other Half » et « See It Like A Baby ». Est-ce parce que tu as peu à peu retrouvé un équilibre intérieur ?

En fait, j’ai vraiment une chance de cocu car, dans les deux mois ayant suivi ma rupture, j’ai rencontré une femme fabuleuse. Depuis lors, elle me comble de bonheur au quotidien. C’est mon âme sœur et le titre « The Other Half » lui est dédié. Grâce à elle, j’ai réappris à vivre et à regarder les choses qui m’entourent avec un regard de nouveau-né.

Après deux excellents albums produits par Dave Meegan, Somewhere Else marque les grands débuts de Mike Hunter au poste de producteur. Peux-tu nous expliquer les principales raisons de ce changement stratégique ?

Nous adorons Dave : c’est un véritable génie et un mec d’une rare spiritualité. Le fait de ne pas avoir bossé avec lui sur ce disque ne signifie nullement qu’il soit tombé en disgrâce. Il n’est d’ailleurs pas exclu que nous travaillons encore ensemble à l’avenir, que ce soit individuellement ou collectivement. Nous souhaitions juste bosser de manière plus spontanée que par le passé. Si ma mémoire ne me trahit pas, nous connaissons Mike depuis plus d’une décennie [NDR : celui-ci a composé River, la bande son ayant ouvert les shows du « Brave Tour » en 1994]. Et il n’a jamais cessé de nous bluffer au fil des ans. C’est un super musicien : il est à la fois formidablement créatif et doté d’une oreille hors du commun. La réussite de Marbles lui doit énormément : nous avons adoré la manière dont il a mixé les morceaux que Dave lui a confiés au moment du rush final. Et c’est surtout un producteur immensément doué. Tu sais, il a collaboré avec des groupes indies comme Manson ou Alfie qui ont fait un carton en Angleterre.

Qu’est-ce que Mike a apporté à votre musique ?

Beaucoup de fun et des échanges d’idées extrêmement constructifs. C’est largement grâce à lui que « A Voice From The Past » a vu le jour. Un vendredi, Mark est arrivé en studio avec quelques arpèges de claviers et on a jammé autour. Mike a enregistré ce que nous jouions et il a amené les bandes avec lui à Liverpool. Il a passé son week-end entier à arranger les différentes prises et il a débarqué le lundi suivant au Racket Club avec, sous le bras, une version presque définitive du morceau. Ce type est magique !

Je trouve sa production résolument moderne, avec un son de batterie à arracher les tympans et une quasi absence de reverbs et de delays.

C’est vrai et ça tombe à merveille car nous voulions absolument créer quelque chose de neuf. Mike a apporté à nos compositions une sacrée dose de tonicité, d’enthousiasme et de jeunesse.

De concision aussi ?

Non, sur ce coup-là tu te plantes complètement (rires). La longueur de nos chansons dépend seulement de mes paroles. Ainsi, lorsque j’ai couché sur le papier les textes de « This Strange Engine » et de « The Invisible Man », j’ai d’emblée ressenti que nous tenions la matière littéraire idéale pour composer deux pièces épiques. Sur Somewhere Else, il y a des lyrics ‘coup de poing dans la gueule’ du style « Most Toys » qui ne pouvaient se marier qu’avec une mélodie brève et ‘rentre dedans’. Quoiqu’il en soit, le débat sur la durée de nos titres qui agite le microcosme progressif nous gonfle tous profondément. La qualité d’un morceau n’a vraiment rien à voir avec son format. Ce rapprochement est une pure connerie. Si tu veux ‘chauffer’ Mark Kelly la prochaine fois où tu le rencontreras, branche-le donc sur ce sujet (rires).

Lorsque nous nous sommes vus en octobre dernier à Marseille, vous aviez plus de vingt chansons à votre disposition. Comment s’est déroulé le processus de sélection des dix pièces finalement retenues sur cette cuvée 2007 ?

C’est simple. Je me suis comporté en despote et ai appelé les membres du combo les uns après les autres pour leur dire que s’ils refusaient de retenir « Somewhere Else », « The Wound », « A Voice From The Past », « The Other Half » et « Most Toys », je me suiciderais dans les secondes qui allaient suivre (il se marre). J’éprouve un amour immense pour « Somewhere Else ». Chacun d’entre nous s’y montre sous son meilleur jour et c’est indiscutablement du grand Marillion, un de nos tous meilleurs titres ! La sélection des autres morceaux s’est opérée de manière nettement plus démocratique quoiqu’elle ait donné lieu à quelques sympathiques empoignades.

Tu peux nous fournir quelques exemples ?

Je pense en fait essentiellement à « Most Toys » dont l’écoute déclenche de sérieuses crises d’urticaire chez Mark Kelly. Certaines personnes dans notre entourage ont même surnommé cette chanson « Most Noise ».

Concernant votre premier single, je trouve le choix de « See It Like A Baby » un peu à côté de la plaque dans la mesure où il s’agit, à mes yeux, du titre le plus faible du CD.

C’est une question de sensibilité. Ian et moi étions plutôt partants pour « Most Toys » ou une version edit de « Thankyou Whoever You Are », Pete était à fond sur « See It Like A Baby » et les deux autres étaient extrêmement indécis. Bref, pour éviter que la situation s’éternise, Lucy Jordache, notre manager, a décidé d’envoyer une copie de l’album à Jo Hart, une programmatrice radio assez réputée en Angleterre. Elle lui a demandé de l’écouter sans a priori et de nous dire qu’elle était le morceau le mieux adapté, selon elle, aux goûts du public. Jo a craqué sur « See It Like A Baby » et on a suivi ses conseils. Voici pour la petite histoire. Ceci dit, on sortira sans doute un second single en mai. Et, à l’heure où je te parle, il y a de réelles chances pour que ce soit « Thankyou Whoever You Are ».

Est-ce que les dix chansons que vous avez laissées de côté formeront l’ossature de votre quinzième opus studio ?

On utilisera évidemment la majorité d’entre elles. On dispose de quarante minutes de musique d’excellente qualité avec des mélodies incroyablement fortes. Je pense notamment, et je présume que toi aussi (rires), à « Older Than Me », « Trap The Spark » et « Real Tears For Sale ». Rendez-vous en 2008 !

Sans transition, je présume que la mise au point de la set-list du « Somewhere Else Tour » doit être un vrai casse tête…

Oui et non. On va répéter cinq heures de musique, en nous concentrant principalement sur le répertoire composé lors de ces quinze dernières années. Ceci dans le but de donner tous les soirs un concert différent, d’une durée approximative de deux heures trente. Les fans nous suivant sur plusieurs dates successives en auront donc pour leur argent. Lors de chacun de nos concerts, on interprétera au maximum quatre ou cinq titres de Somewhere Else. Le reste du gig fera la part belle à nos grands classiques.

Peut-on s’attendre à ce que vous enregistriez un CD et un DVD live ?

Aucune décision n’est encore définitive mais c’est plus que probable.

Un dernier message pour nos lecteurs ?

Prenez soin de vous et rendez-vous en avril !

Sans oublier l'interview donnée par Pete quelques jours plus tard pour "ANORAKS", interview très complémentaire... ;o)

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